L’échange culturel sans l’appropriation

Élise est musicienne intervenante : elle fait des ateliers musique avec des enfants. Dans le cadre de ses études, elle est amenée à questionner l’utilisation et la transmission de musiques issues de diverses cultures, notamment ce qu’on appelle les « chants du monde ». Elle nous parle de rapport colonial, d’appropriation culturelle, et de ce qu’elle propose pour l’éviter.

un djembé africain

L’utilisation de répertoire empruntant à de multiples cultures est une chose courante dans la musique amateure : il existe par exemple de nombreuses chorales « chant du monde ». En interventions scolaires, les projets « chant du monde » sont presque un passage obligé. C’est notamment je pense parce que l’on donne une valeur positive au lien entre les cultures, à l’ouverture sur le monde… Pourtant, cette ouverture me semble souvent très superficielle. C’est paradoxal, on dit vouloir découvrir d’autres cultures, mais on n’y accorde pas vraiment de soin ni de temps. Deux questions me semblent centrales, et sont souvent mal traitées : celle de la langue (prononciation et sens), et celle du contexte autour de l’œuvre. Cette approche superficielle est pour moi l’équivalent du tourisme de masse : les occidentales·aux traitent les cultures du Sud comme un décor divertissant et à leur disposition.

La notion d’appropriation culturelle est nécessaire parce que le rapport entre les cultures est marqué par le racisme. Elle vient mettre le doigt sur le fait que les « objets » culturels (tout ce qui peut être rangé sous le vocable « culture » : musiques, danses, plats, arts plastiques, vêtements…) sont le support d’affects qui peuvent être forts, et liés à l’identité, au sentiment qu’une population peut avoir d’elle-même. Le système colonial capitaliste a détruit une partie des cultures indigènes (y compris en Europe), empêché volontairement leur transmission entre les générations. La culture est un élément vital des peuples et de leurs capacités de lutte (voir par exemple le livre de Ngugi wa Thiongo, Décoloniser l’esprit). Tu ne peux pas résister à ton oppresseur·se si tu n’as pas accès à ta propre culture, à ton propre art, à ta propre pensée.

Rodney William est anthropologue – cette science étudie notamment les différents procédés d’emprunts culturels entre populations – et aussi babalorixa – dignitaire de la religion afro-brésilienne candomblé. Il a écrit un livre spécialement sur l’appropriation culturelle et en propose une définition qui prend en compte l’idée de domination : «L’appropriation culturelle est une pratique négative qui utilise les éléments d’une culture sans la comprendre ou, très souvent, en manquant de respect envers ses signifiants symboliques et historiques. Et c’est précisément cela qui la différencie de l’échange culturel.» 

Ce qu’on fait aux objets culturels est important. Or, dans le système actuel (mondialisé, capitaliste), ces objets circulent souvent rapidement et facilement, par internet par exemple. Le problème de l’appropriation culturelle intervient quand on dissocie la production culturelle de son contexte d’émergence.

Maboula Soumahoro a écrit une thèse de doctorat sur le Rastafarisme. Dans un podcast de l’émission « Kiff ta Race », elle utilise le reggae comme exemple pour expliquer l’appropriation culturelle. Elle parle de Bob Marley and the Wailers (à l’origine, « the Wailing Wailers ») et souligne que « to wail » veut dire « se lamenter ». Leur musique est, pour Soumahoro, intimement liée aux souffrances du peuple noir. Or, progressivement, l’objet s’est détaché de son sens originel, pour devenir quelque chose de « cool », bon enfant. On voit des personnes blanches porter des dreadlocks, écouter du reggae, et n’avoir que faire des combats anti-racistes (ou afficher une posture de soutien superficielle). Elle décrit comment un objet culturel puissant, permettant à des personnes opprimées de se lier, de se penser elles-mêmes et de s’engager dans une lutte contre l’oppression, peut être vidé de son contenu et ainsi neutralisé.

Il s’agit surtout de se poser des questions, et de regarder les conséquences concrètes de nos actes. Qui bénéficie de la situation ? Qui est valorisé·e ? Le danger pour moi est de se saisir d’objets culturels sans examiner les rapports politiques entre nous et les personnes ou groupes sociaux qui en sont à l’origine. Ça passe donc par se situer sur le prisme des rapports sociaux de race. Par exemple, quand on est blanc·he et qu’on joue la musique de populations racisées pour de l’argent, il vaut mieux y aller avec des pincettes pour ne pas renforcer les rapports sociaux racistes. Le morceau « White Privilege » du rappeur Macklemore est très parlant : il parle du fait qu’en tant que rappeur blanc, il est plus facile pour lui de faire carrière que s’il était noir car le pouvoir (de production, de diffusion, de consommation) est principalement détenu par des blanc·hes qui vont plus facilement s’identifier à lui.

Par contre, découvrir des cultures différentes de celle dans laquelle on a grandi est très enrichissant, et permet de renouveler son propre rapport au monde. Il ne s’agit pas de s’en priver, mais de le faire avec considération.

Bell hooks a développé la notion d’appréciation culturelle dans son livre Regards oppositionnels. Se défaire des représentations dominantes. En la citant, Irène Pereira résume « qu’il y a appréciation culturelle lorsque l’on est attentif·ive à visibiliser les auteur·ices à l’origine d’une production culturelle » Si on s’intéresse réellement aux cultures et aux personnes qui les font vivre, cela peut contribuer à créer des ponts avec les personnes concernées, et de la solidarité internationale. 

À l’école ou en accueil de loisirs, les implications semblent pour moi se limiter à deux problèmes : l’alimentation des représentations stéréotypées et racistes, et l’attention aux enfants de cultures non blanches présent·es dans le groupe. Un grand classique dans ce genre de contexte c’est un·e intervenant·e qui transmet un « chant traditionnel africain » sans plus de contexte, ni géographique ni signification des paroles… C’est vraiment désolant. On est en contact rapproché avec des personnes originaires d’Afrique de l’Ouest depuis des générations et on ne connaît toujours pas les noms des langues les plus parlées dans ces régions que la France a colonisé… Donc le minimum c’est de transmettre des chants dont on a la traduction, en sachant quelle langue on chante, si possible avec un exemple de prononciation. Sinon on transmet implicitement l’idée que toutes les cultures africaines sont les mêmes, ce qui est aussi absurde que de penser que toutes les cultures européennes sont les mêmes…

Ensuite, se rapporter avec délicatesse et tact aux cultures des enfants du groupe. Il peut être très intéressant de les solliciter directement si yels sont désireuses·x de parler de leur culture, mais il faut aussi garder en tête que le rapport à la culture d’origine n’est pas toujours vécu sereinement, qu’yels n’auront pas forcément envie d’être exposé·es de cette manière. Si tu chantes un chant de deuil de la culture d’un·e des enfants présent·es devant toi, ça va peut-être lui faire drôle !

Il existe un champ de l’animation, qu’on appelle l’animation interculturelle, qui consiste à accompagner de l’échange sur les cultures représentées dans un groupe. On pourrait dire que c’est une mise en pratique de l’idée d’appréciation culturelle dans le champ de l’animation !

C’est une très bonne question, et pas des moindres. Le sens des paroles les intéresse toujours, et quand on chante c’est vraiment directement pertinent de savoir ce qu’on raconte pour adapter l’émotion. Pour le contexte c’est un peu moins facile. Le fait de voir une carte aide. Voir des images aussi, par exemple des musicien·nes qu’on fait écouter ou de paysages du pays. Pour le dernier projet chant du monde que j’ai fait, j’aurais aimé que les élèves fassent des exposés en classes sur ces pays. Mais c’est possible seulement à partir du CE1… On pourrait imaginer inviter en classe une personne qui transmettrait un chant dans sa langue maternelle, par exemple une personne proche d’un·e enfant du groupe.

Pour les plus petit·es, on fait comme pour tout avec elleux : on simplifie et on se met à la hauteur de ce qu’iels savent. L’important est aussi le message qu’on envoie aux autres adultes présent·es : le contexte compte. Et l’effort de recherche qu’on y met soi-même.